Lundi soir au bar le Laïka avait lieu une rencontre “Bar Littera-Culture” en marge du salon du livre de Montréal, organisé par le Consulat de France avec la participation de la librairie Monet. Voici quelques participants qui ont contribués à alimenter la discussion: François Bon, Serge-André Guay, Jean-Michel Salaün, Isabelle Gaumont, Gilles Herman, Madame Claude Bourgie-Bovet, Bertrand Gervais et Bruno Lemieux
[*note aux personnes nommées: dites-le moi si vous voulez que je change votre hyperlien]
Je tenterai ici de faire un tour d’horizon des segments de discussions et échanges que nous avons eu. Je partage surtout quelques pistes de réflexions et quelques questions en vrac que la discussion m’a amenée.
Il faut d’abord établir de quoi parlons-nous? Le livre numérique est un object technologique qui nous permet de lire un texte traditionnellement sur papier et qui se retrouve sur un support-écran électronique portatif. C’est donc d’un dispositif dont il s’agit. Mais pas exclusivement, car nous verrons que l’idée d’un livre électronique à l’ère numérique amène bien d’autres réflexions, et de nombreux autres axes à considérer. Le livre électronique est-il toujours un livre? Je partage la réponse de François Bon: oui et non.
Oui, le livre électronique est un livre, transmutté, si on parle de publication d’un texte linéraire avec du texte sur un écran plutôt que sur un support papier.
L’avantage d’une telle publication numérique est d’abord une diffusion plus large, de manière plus économique et écologique. Mon exemple préféré: j’ai publié deux bouquins de poésie traditionnelle sur papier (jumelés avec cédéroms de poésie numérique interactive vidéo et texte) publiés à 500 exemplaires chez Planète rebelle. J’écris sur mon blogue (poésie parfois, pensées et réflexions), j’ai 1500 lecteurs hebdomadaires répartis partout sur la planète. L’image est forte et concrète. Le contraste frappant. Mais j’ai besoin de la reconnaissance que me donne une publication avec un éditeur afin d’établir ma crédibilité comme auteure. Je ne peux nier que la diffusion sur mon blogue est beaucoup plus satisfaisante d’un point de vue des publics touchés. Davantage de lecteurs, davantage de gens touchés, mon objectif de communiquer avec un public est atteint plus largement à travers mon blogue, sur format numérique.
Par ailleurs, je soulève un problème des formats numériques. J’ai créé des oeuvres numériques avec de la poésie interactive sur cédérom et sur le web. Certaines de ces oeuvres ont un grave problème de pérénité, dû à la technologie de support qui est rapidement désuète. Le problème est l’instabilité des supports technologiques de ces oeuvres littéraires numériques. Afin de voir certains cédéroms ou certains sites web développés avec des technologies spécifiques, il faut absoluement possèder la technologie fonctionnelle de l’époque où l’oeuvre fut crée… Ce qui est parfois impossible, ou très difficile. C’est un problème de taille pour les bibliothèques et institutions qui tentent de conserver ces oeuvres. Les livres ne disparaitront pas, car la technologie peut être désuète, alors que le texte imprimé sur du papier sera accessible tant que le papier ne se dégradera pas…
Il faut néanmoins considérer la richesse des possibilités du numérique et des immenses capacités d’archivage que nous offre le numérique versus l’archivage traditionnel. Le numérique a des capacités d’archivages quasi-infinies par rapport aux documents papier. Il est évident que ce facteur nous entraîneà être engloutis sous une masse d’information, mais l’ère numérique nous offre des outils fantastiques pour organiser cette information, et retrouver l’information selon nos champs d’intérêts. Il faut miser sur nos communautés d’intérêt, nos spécialistes et professionnels (par leurs blogues, par exemple) afin de se retrouver dans cette mer d’information. Cela nous ramène à l’importance du rôle de l’éditeur (dans le sens de rôle éditorial). Le rôle de cet éditeur est révisé afin de répondre aux contexte technologique et sociologique de l’ère numérique, interaction et rétroaction oblige.
L’intérêt de ce qu’offre le format numérique est bonifié non seulement par la portabilité du format, mais aussi par cette facilité de l’échange et de la rétroaction possible entre l’auteur et ses réseaux, ses groupes sociaux ou communautés d’intérêts. Le phénomène social transformateur qui permutte le politique en profondeur grâce aux réseaux d’individus interconectés aura un impact sans conteste sur la littérature (le contenu) et la façon de la transmettre (le contenant, l’outil).
La littérature classique se transforme. Elle offre maintentant la possibilité pour des auteurs de raconter des histoires directement à un public qu’elle trouve elle-même par son propre réseau, via un blogue par exemple. L’exemple de Caroline Allard qui publia ses chroniques au Septentrion est probant. Elle a su attirer un public nombreux, et un éditeur a eu la bonne idée de la publier sur papier, forte du succès de son blogue. Sa publication en mode papier traditionnel fut une consécration, preuve qu’un véritable succès se mesure encore en considérant une publication sur un support papier comme un accomplissement surpassant le blogue. Mais c’est la sélection de son travail, et le travail de l’éditeur lui-même qui consacre le succès de Caroline, non le support. Si son livre avait été choisi par Septentrion pour une publication sur un “livre numérique” (une lecture sur écran, sur un dispositif tel le i-phone, par exemple), son succès aurait-il été moins grand? Quoi qu’il en soit, l’aval d’un éditeur est une sorte de “sceau” qui entérine une écriture de qualité. L’éditeur de Caroline, Gilles Herman, soulignait judicieusement que la publication des textes de blogues à poussé ses auteurs à retravailler leurs textes afin de les bonifier en vue d’une publication sur papier. Le papier consacre le travail, et lui donne une sorte de permanence (tant que le papier vivra, ou tant que le livre sera accessible sur les tablettes!).
L’avantage des textes numériques? Les textes numériques peuvent être modifiés, modulés, en tout temps. Ceci constitue une force qui permet l’amélioration constante du travail, mais qui encourage aussi le dialogue avec le lecteur de par les réseaux de distribution des textes numériques. Le web est un lieu d’échange où le rapport entre l’émetteur et le récepteur n’est plus unilatéral comme dans les médias de masse. Il faut considérer la modification de la notion de droit d’auteur et l’essor de nouvelles stratégies afin de protéger les auteurs de manière plus appropriées en regard de la situation différente des droits d’auteurs à l’ère numérique. Le “creative commons” est issu de cette mouvance, et son application facilite le travail et l’échange des auteurs qui épousent l’idéologie démocratique et respectueuse des droits qui constitue les valeurs pronées sur le web en cette ère numérique.
Les gens veulent avant tout se faire raconter des histoires. La littérature est l’art de raconter des histoires, de nourrir la réflexion et de jouer avec les récits. Le livre est un moyen de transmettre ces histoires. Et l’histoire des communications nous offre divers outils afin de transmettre les récits qui forment la littérature. La photographie, le cinéma, la radio, la télévision et maintenant l’Internet sont des technologies qui ont permis de transmettre la littérature sous diverses formes, mais en conservant l’essence même de cet art, son âme: raconter des histoires.
Le livre numérique signifie aussi pour moi le multimédia, et ce n’est plus un livre. Les nouveaux médias amènent aussi de nouvelles formes littéraires qui transforment la littérature. Les possibilités technologiques poussent les artistes à explorer de nouveaux modes narratifs. Nous sommes encore aux balbutiements des ces nouvelles formes littéraires, mais l’interactivité (telle que l’on retrouve dans les jeux vidéos, entre autres) apporte définitivement des nouvelles règles aux façon de déployer un récit.
Les nouveaux modèles économiques sont à définir. Les rôles de l’auteur et de l’éditeur , et même du public, sont complètement transformés. Les auteurs peuvent maintenant offrir des textes sans intermédiaires. Si l’on observe la distribution de la musique et des contenus vidéos, on voit comme cette donnée a modifié les modèles économiques et de distribution. Le monde du livre subira probablement les mêmes impacts, et c’est aux auteurs et aux éditeurs d’innover afin d’être au rendez-vous des lecteurs du 21e siècle.
3 Commentaires
Je me pose une question importante sur la possibilité de publier un livre sur internet. C’est la possibilité de plagiat.
Il me semble que ce serait tellement facile pour quiconque, de s’emparer de textes ou d’idées pour s’en servir pour son compte.
Y-a-t-il un moyen de se prémunir contre ce genre de choses?
René V.
La meilleure façon de se protéger comme auteur est de publier le texte sur Internet et de le signer. De cette façon c’est une preuve irréfutable que vous êtes le premier auteur de ce texte. Il est beaucoup plus bénéfique pour un auteur de se faire connaître comme auteur par Internet que de demeurer dans le silence. La copie est possible (n’oublions pas la mer d’information dans laquelle nous baignons, ce qui rend l’offre de textes très nombreuse), mais il est intéressant de lire sur le sujet du “creative commons” afin d’en comprendre tous les tenants et aboutissants.
http://creativecommons.org/
vidéo à voir: http://video.google.ca/videosearch?q=creative+commons&hl=fr&emb=0&aq=f#
Bon papier
Je pense que ce qui est triste avec internet maintenant, c’est que même s’il s’agit d’un média incontestablement efficace pour la DIFFUSION, le hardware en place (l’expérience avec les écrans LCD, le claviers et la souris) nuit à l’expérience de lecture… lire sur un écran, c’est dur et pas confortable (en plus un livre peut se mettre dans la poche, est facile d’utilisation et ne demande pas d’alimentation)
Tout cela conditionne parallèlement la logique du «short and sweet» qui prime sur internet quand vient le temps d’écrire un article: un truc pas trop long à lire, mais divertissant.
À mon avis, je crois beacoup au e-ink et au (multi-)toutchscreen pour combler cette lacune: http://hyperperception.blogspot.com/2008/09/e-ink-e-book-is-back-touch-screen-et-en.html
Et je suis persuadé que la conversion/mutation des medias traditionnels sera relativement rapide, multiplateforme… et se fera sans grande douleur